Lionel Tardy, écrivain Histoires À propos Agenda Blog Boutique

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Au détour d’une discussion passionnée lors d’un événement littéraire où l’on parle boutique entre confrères, la question attendue surgit: «Et toi? Tu es jardinier ou architecte?» La réponse fuse: jamais je n’ouvre un document vierge pour transformer une page blanche en roman; je construis minutieusement tout dans les moindres détails1. Je prévois, je teste, j’évalue. Bref, je suis un architecte…

Deux secondes, on ne fait pas tous partie des initiés. Pourrais-tu nous donner les définitions?

Les termes «jardinier» et «architecte» classent les auteurs et autrices selon leur méthode de travail. Les architectes planifient et organisent avant de commencer leur premier jet alors que les jardiniers développent leurs récits au fur et à mesure de l’écriture.

Pour en savoir plus, je vous invite à consulter l’excellent article Les trois types d’auteurs sur le site de mon camarade Julien Hirt (qui ajoute encore «le bricoleur» dans l’histoire).

OK, merci. Tu peux continuer.

… je suis un architecte. Disais-je. Mais récemment, en écoutant des podcasts sur le sujet, j’ai réfléchi à la manière dont je construis mes romans et j’ai réalisé l’inexactitude de cette affirmation que je lance inlassablement depuis que la question m’est posée. En réalité, tout dépend du niveau de récit auquel je considère la chose. Par «niveau», j’entends «saga», «romans», «parties», «chapitres» et «scènes».

Avant de commencer à écrire les Aventures de Kanako Sawada, j’ai créé un univers. Le concept du Japon post-cataclysmique où il pleut tout le temps, une chronologie de nos jours aux années 2130, une carte du Nouvel Empire, des descriptions de lieu ou d’organisation et des biographies de personnages. (On dirait du jeu de rôle!) Toutefois, je n’avais aucune idée de l’histoire que je souhaitais raconter, seulement quelques bribes qui plus tard deviendront À la conquête du chrysanthème.

Impressionné par la tâche que représentait l’écriture d’un roman, j’ai préféré me lancer dans l’élaboration d’un texte plus modeste: une novella2 sur la rencontre de Kanako et de Shina. J’ai soigneusement planifié le scénario (en analysant la structure d’autres récits et à grand renfort de tableaux Excel) pour contourner la peur de la page blanche. Je redoutais l’étape de la rédaction et je voulais éviter de devoir résoudre dans une même phase les problèmes de narration et de langue. Avoir un plan traçait la route à suivre et me donnait un objectif clair et jalonnait les phases de travail.

Plongé dans l’écriture de Un nouveau jour se lève (qui deviendra la première partie de Terres sauvages), je n’avais cependant aucune idée de la suite! Les bribes qui aboutiront à Ronde de nuit et Secrète en haute montagne ont germé au gré de mes inspirations. Pour le coup, cette attitude ressemble plus à celle d’un jardinier qu’à celle d’un architecte.

Quand j’ai attaqué À la conquête du chrysanthème, j’ai repris mes notes pour formuler un synopsis. J’ai prévu méticuleusement le complot contre Aïko, mais le reste du roman demeurait flou, avec pour seule ligne directrice «les héros vont se retrouver perdus loin de l’Empire et devront ramener Aïko à la capitale». Les pistes que j’avais pour le voyage à travers le Japon se sont précisées au cours de la rédaction de ce premier arc. Certains éléments ont beaucoup évolué: dans la deuxième partie, l’ensemble de l’équipe participant au sauvetage d’Aïko arpentait ensuite les terres sauvages. Ce n’est qu’en écrivant le chapitre 27 (sur 56) que j’ai choisi de laisser une Kumiko et quelques camarades à Shinkyō. Une décision dont l’incidence sur toute la seconde moitié du livre est énorme. Encore une attitude de jardinier.

À l’automne 2023, alors que Terres sauvages venait de paraître et que j’avais pratiquement terminé le manuscrit de À la conquête du chrysanthème, je me suis lancé dans la suite: un troisième tome qui raconterait les événements après l’avènement d’Aïko.

Je me souviendrai toujours de cette retraite dont je suis revenu bredouille! Même pas avec un synopsis, rien!

Le manque de matière rendait impossible l’articulation d’une suite. J’ai opté pour un retour à la simplicité et je suis parti sur un antépisode relatant les premiers pas de Kanako sous les drapeaux. Les idées ont fusé et, en une semaine, j’avais accouché d’un plan et je disposais des éléments nécessaires pour commencer à écrire. Loin de la rigueur architecturale.

Et donc? Architecte, Jardinier, Agriculteur, Urbaniste, Entreprise générale… T’es quoi au final?

Après trois romans, je remarque un motif qui se dégage: si je prépare mes parties et mes chapitres à l’extrême, je m’autorise plus de liberté au niveau de la trame d’un livre ou à l’échelle de ma saga.

On pourrait dire que je suis un jardinier de la saga, un urbaniste du roman et un architecte de la partie. Tout est une question de niveau de récit.

Par ailleurs, je pense que personne n’est totalement jardinier ou architecte. Les architectes sont parfois obligés de revoir leurs projets en cours de route, malgré une planification détaillée. Quant aux jardiniers, ils s’organisent plus qu’ils ne veulent bien l’admettre. Peut-être pas sur du papier ni dans des fichiers Excel, mais dans leur cerveau où un canevas précise vit déjà au moment de la rédaction.

Le vrai jardinier n’existe pas! Qui se lève un matin en se disant: «J’ai une idée de livre»! Puis se met au travail et pond un premier jet d’un bout à l’autre sans que les concepts aient infusé au préalable? C’est un cliché tenace que je rejette.

Quant à la légende du pur architecte, je n’y accorde pas beaucoup plus de crédit. Qui serait capable de prévoir un sage entier, sur dix tomes, sans dévier ensuite de son plan? Nos personnages vivent leur propre évolution. Nos envies et nos aspirations changent avec le temps et ça, ça ne se planifie pas. Bref… je suis à la fois un jarditecte et un archinier… Enfin, je suis un mec qui écrit des romans, quoi.

Notes

  1. Écrire une histoire: mon processus de travail
  2. Une novella ou roman court est un récit constitué, en principe, d’une seule ligne narrative dont la longueur est supérieure à celle d’une nouvelle, mais inférieure à 50’000 mots.

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