Attention, je vais raconter ici la manière dont j’ai écrit la nouvelle «À pleine poussée». Je vous recommande vivement de la lire avant de vous plonger dans cet article.
Vendredi 6 juin 2025, 13 heures: au sortir de ma sieste, vautré dans mon canapé, je scroll des reels sur Instagram alors que je devrais être en train de travailler sur la suite des aventures de Kanako Sawada. Les vidéos débiles s’enchaînent… un mec qui parle de politique, un meme d’informaticien, un chat qui fais le couillon. Fatigué, mon pouce marque une pause sur une scène où un loubard essaie de tirer une bagnole dans un parking glauque.
Une voix de synthèse sort de la voiture et menace le bougre: s’il continue son manège, l’alarme s’activera. La musique mystérieuse et l’ambiance des années 80 titillent ma curiosité. Je ne swipe pas immédiatement.
L’alarme se déclenche, le gars se barre. Quelques secondes plus tard, une femme au look totalement eighties arrive. D’une simple phrase, elle s’identifie. La sonnerie s’arrête et le véhicule s’ouvre.
Et oui, je saurai demain obéir fidèlement à la seule voix de mes maîtres, lâche le narrateur.
— Contact, moteur!
Un paysage de nuit, des lumières qui défilent. Quelques notes éthérées jouées à la guitare. J’ai des frissons, je suis fasciné, je ne parviens plus à décrocher.
Extrait du film institutionnel «Electronic now» réalisé en 1983 par Francis Grosjean.
Le vaccum effect (comme l’appelle une amie) est un phénomène créatif incroyable. Une espèce d’état de béatitude où les idées fusent et qui procure une puissante sensation de plaisir. Je nomme ça «avoir un orgasme imaginatif». Si seulement je savais comment déclencher ces moments sur commande.
Alors que je regarde la séquence une seconde fois, un truc commence à germer dans mon esprit. Une femme qui s’enfuit, elle contrôle son vaisseau spatial avec sa voix. Le contraste entre une IA sans sentiment et une humaine dont les émotions sont en bataille. La scène tourne en boucle sur mon téléphone, je reste dans cet état de transe pendant une bonne demi-heure. (Ne me demandez pourquoi mon imagination a transformé la voiture en vaisseau spatial… je n’en ai pas la moindre idée.)
Pas de Kanako Sawada cet après-midi!
Effectivement…
Sans une pensée pour Kanako, je quitte mon canapé pour m’installer devant l’ordinateur. Première étape, trouver la vidéo originale. J’ai bien compris qu’il s’agissait d’une publicité pour Renault. En fouillant, je découvre qu’elle concerne la «Renault 11 Electronic», un modèle expérimental visant à esquisser l’avenir des technologies électroniques dans l’automobile. Je tombe sur une vidéo fascinante: 9 minutes d’explications avec des passages en image de synthèse (en 1982) entrecoupée par des séquences avec des acteurs. Une débauche de moyen colossale.
J’essaie encore de mettre la main sur la bande-son, sans succès… Plongeon dans le deep web pour accumuler plus d’informations.
À noter qu’une autre version de la vidéo, plus longue, existe, mais elle ne comporte pas la scène de la tentative de cambriolage 1
Je sens que tu es sur le point de t’égarer…
Hum… C’est pas faux! Coup de pied aux fesses et retour à la réalité. Mon envie était de fixer le récit afin de ne rien oublier. Je remets la séquence de base (en boucle, pour le son) et je me lance dans un pitch. Aux alentours de 15h30, c’est chose faite.
Dans un spatioport, une jeune femme en pleurs tente de rejoindre son vaisseau. Elle est pressée de partir, visiblement, elle fuit quelque chose. Elle monte dans l’appareil. Le ton neutre de l’IA tranche avec sa voix brisée et ses sentiments à fleur de peau. Elle lance la procédure de décollage. Puis elle s’envole.
D’habitude, quand ce genre de situation survient, je m’arrête là. Le but étant de garder cette matière pour plus tard, le jour où j’aurai l’inspiration de poursuivre. Toutefois, la scène est encrée dans ma tête et je crève d’envie de me lancer dans l’écriture. Donc… au lieu de m’occuper de Kanako et de ses camarades, je continue.
Une courte biographie de l’héroïne, quelques mots clés pour l’ambiance, une série de pistes diverses et variées. Je note les points qui demeurent en suspens et surtout… je pose un premier script qui détaille le déroulement de l’histoire.
Pitch
Dans un spatioport, une jeune femme en pleurs tente de rejoindre son vaisseau. Elle est pressée de partir, visiblement, elle fuit quelque chose. Elle monte dans l’appareil. Le ton neutre de l’IA tranche avec sa voix brisée et ses sentiments à fleur de peau. Elle lance la procédure de décollage. Puis elle s’envole.
Histoire de l’héroïne
L’héroïne est née sur une planète loin de la terre où la civilisation humaine a prospéré. C’est une jeune pilote compétente dont le talent a pu s’épanouir dans un environnement égalitaire et progressiste. Depuis un certain temps, elle échange avec quelqu’un sur terre. Peu à peu, elle va tisser un lien intime avec la personne avec qui elle correspond. Celle-ci lui propose une rencontre, sur terre. L’occasion de voir la planète de ses ancêtres. Les proches de la jeune femme refuse. La terre est considéré comme une planète polluée, rétrograde, un lieu infréquentable. Mais la jeune femme se laisse convaincre. Ne pouvant pas partir avec un vaisseau moderne (elle se ferait repéré aussitôt), elle emprunte un vieux vaisseau appartenant à sa famille. Un vaisseau de combat ancien, mais très fiable. Elle se met finalement en route pour la terre et arrive à Tokyo, là ou vit la personne avec qui elle a noué une relation. Si les premières heures sur Terre lui laisse des étoiles dans les yeux, elle déchante rapidement. Son contact l’a fait venir pour se servir d’elle. Elle se retrouve piégée et ne peut plus partir. Après une brève période de captivité qui lui fait voir la face sombre de la Terre, elle parvient à s’échapper. Elle regagne le spatioport, retrouve son vaisseau que heureusement personne n’a touché et parvient à repartir vers sa planète.
Ambiance
Année 80, Japon, Retro-tech, circuit imprimés, conquête de l’espace qui sent la clope froide et le fer à souder, vaisseaux stylée comme les bagnoles carrées des années 80.
Notes diverses
- Une scène d’intro (ambiance Cyberpunk 2077) avec l’héroïne qui est au spatioport et va rejoindre son vaisseau
- Vieux vaisseau «programmé pour ne parler qu’en cas de nécessité»
- La froideur et le calme du vaisseau l’aide à rester concentrée.
- Peut-être qu’il ne faut pas préciser que la jeune femme est japonaise. Juste parler du spatioport de tokyo pour l’ambiance
- Le vaisseau est un vieux vaisseau qui a battu des records (plaque commémorative), mais maintenant il est vieux
- Comme le vaisseaux est vieux et dépassé, il demande de putain de compétences pour être piloté
- Lors que de la séquence avec les débris spatiaux, faire remarquer qu’un vaisseau récent aurait tout fait tout seul. Ici , il faut faire à la main et être douée!
- Rester flou sur l’époque
- Donner une aperçu négatif de la terre. Quelque part, il existe quelque chose de meilleure. La terre «historique» berceau des humains est un vieux dépotoir de merde!
- L’héroïne voulait pas croire ce qu’on lui disait. Elle est venu quand même.
- Le «malheur» qui lui est arrivé ne se serait jamais produit là d’ou elle vient.
- Pour venir, elle a chouré un vieux vaisseau pourri. Là d’ou elle vient, il y en a des mieux, mais elle aurait pas pu se barrer avec alors elle a pris la bouse de son enfance (un truc qui lui rappel des souvenirs et la rassure).
- Se termine sur une idée de vengeance: je reviendrai!
- «dont son corps portait encore les marques »
- Ne pas dire le genre de la personne qui a piégé l’héroïne.
Questions
- quand commence l’histoire exactement?
- à quel point donne-t-on du contexte par rapport à ce qui est arrivé.
- Qu’en est-il de son monde d’origine. Pourquoi on la laisserait pas venir sur terre? À quel point tout y est mieux.
- Longueur de l’intro? Arriver assez vite au vaisseau?
- Question de la fin: elle doit être marquante (désir de vengeance?)
Trame
[Intro avec l’héroïne qui s’enfuit. Arrivée au spatioport, passage, papiers, douane. Elle rejoint son vaisseau. Tenir tenir tenir! Coûte que coûte
– Elle: Ouverture
[La rampe du vaisseau s’abaisse. Elle entre, on découvre l’appareil. Intérieur Cosy-Cyber auquel elle ne prête pas attention. Elle va s’installer dans le poste de pilotage]
– Elle: Contact
[Les voyants s’allument]
– Elle: Moteur
[Le bruit et la puissance monte. Comme si une musique légère s’élevait, le vaisseau décolle du sol avec légèreté. Chaque fois ça lui procure la même sensation, le fait de planer de quitter le terre, comme si l’horizon vers l’infini s’ouvrait. Loin de ce qui lui fait mal]
– Elle: Diagnostique
– IA: Info factuelle, tout est en ordre
– Elle: Demande autorisation de quitter
[Décollage]
– Elle: Radar Anti-collision
– IA: Rare en action
[Premiers débris spatiaux, phase de pilotage délicate, puis le danger est passé]
– Elle: Navigation
– IA: Votre destination
– Elle: Je veux juste rentrer à la maison (en pleure)
– IA: Itinéraire choisi?
[Elle sont que bientôt elle pourra se relâcher]
– Elle: Numéro 3
[S’éloigne vers l’infini…]
Vous remarquez que la trame est honteusement calquée sur le dialogue présent dans la publicité originale.
Mais stop! Ne me dis pas que tu as bouclé ta nouvelle le jour même?!
Non, rassurez-vous. Soucieux de ne pas brûler les étapes, je me suis arrêté vers 17 heures. Faire une pause, laisser le cerveau se calmer et prendre un minimum de recul.
Au cours du week-end, j’élargis l’univers: près de 10 000 mots pour raconter la vie de l’héroïne et l’histoire de la colonie de Cérès. (Un document que je n’ose même pas montrer, à peine composé de phrases lisibles et plein de fautes d’orthographe.) Le lundi: feu-gaze sur l’écriture: en mode psychorigide, je suis mon processus habituel2. Le vendredi suivant, j’ai mon premier jet.
Une semaine plus tard, je me lance dans la réécriture. Le 29 juin, le texte part chez Stéphanie, ma bêta-lectrice. Début juillet, les corrections sont achevées, la nouvelle est finie. (Le rythme frénétique des premières heures a ralenti, car, entre temps, j’ai aussi travaillé sur la suite des Aventures de Kanako… et sur une autre nouvelle destinée à un concours.)
Parvenir, en un petit mois, à passer d’une idée à une nouvelle aura été une expérience très satisfaisante. Moralité: parfois la procrastination peut être à l’origine d’un bel élan créatif et donner naissance à de jolis projets.
(Elle est un peu naze cette conclusion, non?)
Ta conclusion n’est pas du tout nulle, au contraire ! On voit, dans ton article, toute l’étendue de la nécessité de ne rien faire pour les artistes. Car c’est à ce moment-là que les orgasmes peuvent arriver. 🙂
Je suis très heureuse que tu m’aies sollicitée pour cette nouvelle, j’ai beaucoup aimé la lire et te lire ailleurs qu’avec Kanako. ♥
Stéphanie Manitta, le 24 octobre 2025 à 17:08
Le danger est de ne rien faire en attendant que l’inspiration arrive. Parfois, si rien ne se passe, il faut forcer un peu pour décoincer. Quitte à faire de la m**** mais se remettre les méninges en marche.
Lionel Tardy, le 24 octobre 2025 à 17:12