Lionel Tardy, écrivain Histoires À propos Agenda Blog Boutique

Mode sombre

Un auto-cab s’arrêta sous les lueurs colorées des néons qui déchiraient la nuit aux abords du spatioport. Une adolescente émergea, pantelante. Alors que le véhicule s’en allait, elle demeura immobile sur l’aire de dépose.

Pas ici, pas maintenant.

D’un revers de manche, elle essuya les larmes qui brouillaient sa vue. Bientôt, elle serait en sécurité, elle pourrait s’effondrer mais, pour le moment, elle n’était pas encore tirée d’affaire. Elle inspira profondément et serra les poings avant de se laisser absorber par la foule.

Le terminal empestait le carburant mal raffiné. Entre les murs de béton lézardés, des gens se bousculaient en évitant les ordures éparpillées. Un monde aux antipodes de Cérès.

Le brouhaha lui vrillait les tympans. Ses yeux noirs balayèrent la cohue, observant les allées et venues, chaque uniforme, chaque caméra de surveillance. Soudain, elle repéra trois silhouettes qui se dirigeaient vers elle. Leurs costumes trop propres contrastaient avec l’ambiance du lieu. Une démarche assurée et des gestes trop précis trahissaient leur nature de mercenaires.

Merde, ils m’ont trouvée.

Des gouttes de sueur perlèrent sur sa nuque. Elle accéléra en direction de la zone d’embarquement. Avisant un groupe de touristes, elle se glissa entre les bagages et les enfants qui s’agitaient, abandonna sa veste sur une barrière puis, le regard rivé au sol, ralentit volontairement l’allure pour ne pas révéler sa présence. Enfin, elle atteignit le contrôle de sécurité, à bout de souffle.

L’adolescente garda la tête baissée. Pourvu que les ecchymoses sur son visage passent inaperçues. Les douaniers, blasés par le flux quotidien des voyageurs interplanétaires, vérifièrent ses papiers sans sourciller.

Akira Voss, 16 ans, citoyenne de Cérès, habitante de la station Kepler.

— Tout est en ordre, vous pouvez y aller, déclara le fonctionnaire en faisant signe à la personne suivante d’avancer.

La crispation qui oppressait la poitrine d’Akira s’estompa, même si ses mains tremblaient encore. Dans quelques minutes, elle quitterait ce cauchemar.

Sans attendre, elle fila à travers le labyrinthe de métal rouillé et de panneaux publicitaires scintillants qui menait aux docks privés. Les murs exsudaient l’humidité estivale que les systèmes de ventilation ne parvenaient pas à absorber. Aucune ressemblance avec l’architecture épurée de sa station, ses coursives cristallines, l’air recyclé qui ne sentait jamais la sueur. Ici, tout portait les cicatrices de décennies d’utilisation intensive.

Hangar 47-C.

Elle consulta son bracelet de navigation, éludant soigneusement les notifications qui s’accumulaient. Sa famille devait être morte d’inquiétude. Ils l’avaient mise en garde, mais elle ne les avait pas écoutés.

Comment avait-elle pu se montrer aussi naïve ?

Cette question la hantait depuis son évasion. Elle qui se croyait si intelligente, si mature. Trois jours sur Terre avaient suffi à détruire sa foi en la nature humaine.

Des dockers la bousculèrent sans s’excuser. Leurs combinaisons maculées puaient la graisse industrielle. L’un d’eux la détailla d’un regard pervers. Elle accéléra encore. Des relents d’alcool frelaté mêlés à des conversations vulgaires flottaient dans l’air. Et cette agressivité latente qui imprégnait tout.

Dans la pénombre du hangar 47-C, Akira distingua une silhouette familière. Son vaisseau l’attendait.

Intact. Inviolé. Libre.

L’émotion monta d’un coup, menaçant de la submerger. Le souffle court, elle s’appuya contre la coque.

— C’est moi. Akira Voss. Ouverture ! lança-t-elle d’une voix tremblante.

Le sas se déverrouilla aussitôt. La rampe ventrale se déploya dans un grondement hydraulique, dessinant un carré de lumière douce sur le béton usé.

Elle avait réussi.

 

La porte se referma dans un claquement métallique. Une à une, des lampes placées au pied des cloisons s’allumèrent, traçant un chemin jusqu’au poste de pilotage. L’air conditionné l’enveloppa. Rien à voir avec les miasmes du spatioport ! Ici, tout était propre, ordonné, prévisible.

Alors que la tension s’estompait, des flashs crépitèrent dans son esprit. Des images parasites des épreuves subies ces derniers jours.

Elle secoua la tête et respira pour se focaliser sur ce qui l’entourait. Hors de question de se relâcher maintenant ! Pas tant qu’elle n’avait pas quitté cette foutue planète.

Lentement, elle avança dans la coursive. Ses doigts effleurèrent la paroi et des souvenirs affluèrent aussitôt. Une petite fille, dans les bras de sa mère. L’Icare qui dormait dans un hangar, religieusement entretenu, comme un mausolée à la gloire de son grand-père.

Dans la pénombre, elle frôla la plaque commémorative vissée au mur. « Bataille des Trois Lunes – Commandant H. Voss – 2265 ». Si seulement il avait été là pour la protéger…

En passant devant sa cabine, Akira éprouva le besoin irrépressible de se débarrasser des vêtements qu’elle portait. Elle se déshabilla sur le seuil et jeta avec rage sa tenue souillée dans un coin.

Entièrement nue, elle frissonna au contact de l’air sur sa peau moite. Le métal froid sous ses pieds la fit tressaillir alors qu’elle se dirigeait vers son casier. Elle en sortit une combinaison de vol propre. Le tissu souple glissa sur son corps comme une caresse apaisante, effaçant peu à peu les souvenirs répugnants des derniers jours.

Plus de promesses venimeuses ni de menaces sournoises. Juste son vaisseau. Prévisible et rassurant. Le miroir intégré à la cloison lui renvoya l’image d’une jeune femme triste, mais dont la détermination éclairait les yeux. Elle se sentait apte à continuer.

Enfin, elle pénétra dans le poste de pilotage et s’installa sur le siège. Le polymère usé soupira en épousant sa morphologie. Ses mains trouvèrent naturellement les commandes, comme si elle n’avait jamais quitté ce cockpit.

— Contact, ordonna-t-elle en pressant sur les capteurs biométriques.

Un frisson la parcourut tandis que les circuits reprenaient vie. Le bourdonnement des machines monta en arrière-plan. Les voyants du tableau de bord s’illuminèrent chacun à leur tour, plongeant la cabine dans une ambiance tamisée. Pour la première fois depuis son évasion, Akira osa un faible sourire.

— Systèmes opérationnels, prêts pour les procédures de lancement, annonça une voix artificielle, neutre et réconfortante.

— Allumage des moteurs !

Le grondement sourd des propulseurs emplit l’habitacle. Des vibrations familières se propagèrent dans son corps. Elle sentit une poussée de puissance brute, puis cette sensation de flottement, tandis que l’appareil s’élevait au-dessus du sol.

— Paramètres de vol nominaux. Paré au décollage.

Satisfaite, Akira ouvrit un canal de communication.

— Vaisseau privé Icare, code d’immatriculation KS-3526 à centre de contrôle. Demande d’autorisation pour quitter le spatioport.

Son cœur accéléra. Et si on lui refusait la permission de partir ?

L’instant se prolongea, laissant les souvenirs refluer. Tu es si intelligente, Akira. Si différente des autres. Un écho qui résonnait encore dans sa mémoire, mielleux et empoisonné. Tu pourrais venir sur terre. Tu admirerais de vrais paysages, le ciel et la mer. Des paroles qui avaient fait mouche sur une spatiale comme elle, ayant grandi dans une station sur un astéroïde stérile. Comment avait-elle pu se montrer pareillement aveugle ? Pourquoi n’avait-elle pas vu le piège se refermer ?
Une voix fatiguée grésilla enfin dans les haut-parleurs.

— Autorisation accordée, Icare KS-3526. Vous pouvez décoller. Maintenez le cap sur 140 jusqu’à une altitude de 20 000. Ensuite, vous aurez le champ libre. Bon vol !

D’un geste précis, Akira poussa les propulseurs. L’Icare accéléra aussitôt, laissant les lumières des mégapoles rapetisser jusqu’à n’être plus que des scintillements dans un océan de ténèbres.

 

— Altitude 20 000 mètres. Franchissement de la ligne de Kármán1 dans deux minutes.

Akira expira. Cette fois, elle avait vraiment réussi !

— Alerte, détection de débris sur la trajectoire, annonça le vaisseau.

Elle ricana amèrement. La fameuse sphère de Kessler, la dernière épreuve qui se dressait entre elle et la liberté ! Un appareil plus moderne aurait su naviguer dans ce champ de décombres, mais l’Icare ne disposait pas de tels systèmes. Elle ne pouvait compter que sur ses propres compétences.

— Radar anticollision !

L’affichage tête-haute se reconfigura. Les obstacles apparurent, chacun représenté par un maillage filaire rouge. Des restes de satellites obsolètes, des fragments de bâtiments abandonnés, tous les déchets de l’industrie spatiale obstruaient l’orbite basse de la Terre. Une véritable décharge, témoignant de la négligence des habitants de la planète mère. Chez elle, tout était trié, recyclé et réutilisé. La vie sur un astéroïde n’autorisait aucun gaspillage.

— Radar en action.

Akira saisit fermement les commandes et plongea dans le labyrinthe métallique avec la grâce d’une pilote expérimentée. Elle vira à gauche puis enclencha une poussée ventrale pour éviter une poutre flanquée de panneaux solaires. Réacteurs d’attitude2 à fond, elle effectua une rotation de cinquante degrés et corrigea son assiette. Elle esquiva les squelettes de deux cargos bien plus volumineux que son vaisseau.

Soudain, un objet tourbillonnant surgit droit devant, trop proche, trop rapide. Akira bascula les propulseurs latéraux. Trop tard. Un bruit sourd résonna dans l’habitacle.

— Diagnostic !

— Boucliers : 93 %. Intégrité structurelle : 100 %. Aucune anomalie détectée.

Akira s’efforça de rester concentrée, mais un sourire illuminait son visage. Mise au défi, acculée dans ses derniers retranchements, elle se sentait à nouveau vivante.

Au fil des minutes, les taches rouges s’estompèrent. L’espace s’ouvrait peu à peu.

— Sortie du champ de débris confirmée.

Un bref instant d’euphorie l’enveloppa, grisée par sa victoire. Puis la tête lui tourna. Voilà des heures qu’elle tirait sur la corde. L’adrénaline qui l’avait maintenue alerte retombait, laissant réapparaître les sentiments refoulés depuis sa fuite. Des frissons lui parcourent le corps, ses épaules s’affaissèrent. Elle s’effondra en pleurs. Une crise de larmes venue du fond de son âme, enfantine, impossible à retenir.

— Votre destination ?

— Ramène-moi à la maison, murmura-t-elle entre deux sanglots.

Insensible aux émotions de sa pilote, le vaisseau s’exécuta. Une carte du système solaire s’afficha sur l’écran. Des lignes se tracèrent alors que l’ordinateur s’employait à calculer le trajet de retour.

— Destination : Station Kepler, secteur Cérès. Temps de vol : 3 jours, 14 heures et 36 minutes. Veuillez confirmer.

À bout de force, Akira valida l’itinéraire avant de sombrer dans son siège.

 

L’Icare filait à travers le ballet silencieux des étoiles. Akira essuya ses joues et admira l’immensité infinie qui s’étendait autour d’elle.

Dans quelques heures, elle atteindrait Cérès. Elle retrouverait les docks familiers de la station Kepler, ses parents sur le quai d’amarrage. Elle aurait aussi des comptes à rendre, des excuses à présenter. Et sans doute qu’une sévère punition l’attendait.

Mais peu lui importait. Elle n’était plus cette jeune fille naïve qui rêvait de voir le ciel de ses ancêtres. Ses prédateurs avaient cru l’utiliser, la briser, mais ils n’étaient parvenus qu’à semer les graines de la vengeance. Un jour, lorsqu’elle serait assez forte, Akira retournerait sur cette planète pourrie. Et cette fois, elle ne fuirait pas.

Notes

  1. La ligne de Kármán définit la limite entre l’atmosphère terrestre et l’espace.
  2. Dans le domaine aérospatial, l’attitude désigne l’orientation d’un objet dans un espace tridimensionnel.

Annexes

Pour en savoir plus sur la création de cette nouvelle, je vous invite à lire mon article Genèse d’une nouvelle.

La couverture a été réalisée par Valérie Bovay. Merci à Stéphanie Manitta pour sa bêta-lecture ainsi qu’à mes camarades du GAHeLiG, K.Sangil, David et Méline Darsck pour leur relecture et leurs commentaires.

 

Commentaires (5)

très bonne inspiration, j’ai déjà l’envie de lire le livre !

Adriano Rossi, le 19 mars 2026 à 10:17

Pour le moment, il n’y a que cette nouvelle. Mais qui sait, peut-être qu’un jour j’écrirais la suite.

Lionel Tardy, le 19 mars 2026 à 10:24

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Ouah, c’est bien écrit, bonne introduction à une nouvelle saga, on se réjouit de connaître la suite.
Bonne inspiration.

Mum, le 14 octobre 2025 à 14:58

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C’est le genre de nouvelle qui peut vite déraper en roman ça… ^^ J’aime beaucoup !

Ellzace, le 14 octobre 2025 à 11:34

À qui le dis-tu! D’autant plus que j’ai pas mal de notes avec du background. Il me manque juste un peu de temps 😅

Lionel Tardy, le 14 octobre 2025 à 11:37

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